NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Nous avons reproduit le texte exactement tel qu'il a été publié en 1913, y compris les inscriptions et les bris de lignes et changements de page. Pour ce qui est d'erreurs typographiques apparentes, nous les avons conservées telles quelles, sans pour autant insérer partout des [sic]. Le lecteur voudra bien noter que les deux noms et adresses au début sont estampillées sur les pages, et ne font pas partie du texte.


LE PROBLÈME

CANADIEN-FRANÇAIS

LES PRIVILEGES DE L'EGLISE

DE ROME

PAR

CALVIN E. AMARON, M.A., D.D.

QUEBEC

1913


              Librairie G. P. MAISONNEUVE
               32, Rue de Grenelle, PARIS - VIIe


               La Société de Librairie Evangelique
                        68 rue St. Catherine Est.,
                                    Montreal

           LE PROBLEME CANADIEN-FRANÇAIS

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INTRODUCTION.

           Nous vivons à une époque importante dans l'histoire de
notre pays. Durant ces années de formation, il est certaines choses
qu'il faut accomplir. Les ignorer, les négliger, serait mettre en
péril les intérêts de cette colonie britannique, qui grandit à pas
de géant et aspire à devenir nation.
           Pour assurer le développement du Canada, pays que nous
aimons, au point de vue matériel, intellectuel, moral et spirituel,
il est de rigueur que nous règlions certaines questions difficiles que
nos hommes d'Etat préfèrent ne pas toucher et dont la vaste ma-
jorité au sein du peuple ne comprend ni l'importance ni la portée.

UN PROBLÈME SÉRIEUX.

           L'Eglise protestante du pays s'occupe sérieusement du pro-
blème que crée le flot croissant d'émigration vers ce pays. Les
hommes qui réfléchissent un peu , se rendent compte des résultats
qui se produiront, si nous ne réussissons pas à instruire ces milliers
d'émigrants qui nous viennent d'Europe et d'Asie, apportant avec
eux leurs systèmes erronnés de religions et de gouvernement. On
ne fera de ces émigrants des citoyens intelligents et loyaux, qu'à
la condition qu'on réussisse à les instruire.
           Si nous ne parvenons pas à former leur esprit, à leur donner
des notions exactes de gouvernement, si nous ne faisons pas d'eux
des citoyens libres, intelligents, et éclairés, ils deviendront la proie
des puissances politiques et ecclésiastiques qui sauront le mieux les
exploiter. Ils deviendront un élément dangereux dans notre pays,
et mettront en péril nos institutions britanniques.
           Mais si nos églises s'occupent du problème, qu'on peut appeler
occidental, et en cherchent la solution, on semble oublier que dans
l'est nous avons un problème qui n'est pas moins important et qu'on
ne peut ni négliger, ni ignorer.

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LA POLITIQUE ULTRAMONTAINE.

           D'aucuns s'imaginent que comme nation, nous n'avons rien
à craindre de la section ultramontaine du catholicisme romain, ou
du cléricalisme qui a l'audace d'usurper le nom trompeur de "na-
tionalisme." Nous tenons à faire une distinction entre les Catholiques
Romains et le cléricalisme intransigeant de la hiérarchie catholique
romaine.
           Nous qui avons étudié toute notre vie l'histoire de notre
pays, qui avons aussi étudié à fond le catholicisme romain, com-
prenons à peine l'indifférence ou la lâcheté d'un nombre trop grand
de Protestants de langue anglaise. Nonobstant le passé de l'Eglise
romaine dans tous les pays du monde qu'elle a réussi à dominer;
nonobstant les principes dangereux qui la gouvernent et qu'elle
ne peut abandonner à cause du dogme de l'infaillibilité auquel elle
se cramponne, nous trouvons un trop grand nombre de ministres
protestants, qui se consolent en nourissant le mythe que l'esprit
de l'Eglise a subi de grands changements et que nous n'avons rien
à craindre pour l'avenir.
           Pour penser et parler ainsi, il faut être resté étranger aux
événements que l'histoire des dernières années a eu à en-
registrer. Les encycliques papales sur le modernisme et autres
questions affectant la liberté de pensée et d'action, nous laissent à
juger et ne nous disent que trop clairement que l'esprit de la hié-
rarchie reste le même, intransigeant et intolérant.
           C'est précisément grâce à l'optimisme malsain qui règne au
sein du protestantisme anglais, que l'ultramontanisme réussit à
perfectionner ses plans, et à les mettre à exécution. Si tous ses
beaux plans ne réussissent pas, ce n'est pas faute d'efforts de la
part du clergé et de ses dociles esclaves.

LE FAUX NATIONALISME.

           Si le partie soi-disant nationaliste a une politique quelconque
et si de concert avec le clergé on réussit à la faire triompher, la Pro-
vince de Québec sera entourée d'une espèce de cordon sanitaire,
on s'isolera des autres provinces de la Puissance, et soulevant le
cri de race et de langue, on la mettra en antagonisme avec le reste
du pays; on rivera les chaînes qui la retiennent depuis longtemps
esclave du vieux système religieux et politique, qui loin de lui avoir

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été en bénédiction, l'a empêchée de grandir et d'occuper le rang
auquel elle a droit, à cause de ses ressources matérielles et de l'intel-
ligence de ses habitants.
           Si l'on parvient à isoler ainsi le Canada français du reste
du pays, aura-t-on fait une œuvre patriotique? Tout le contraire.
Il est étrange qu'une conception aussi baroque puisse aller se loger
dans des cerveaux qui autrement semblent bien équilibrés.

L'ERREUR DE L'ANGLETERRE.

           On se plaint que la race d'origine française n'a pas été et
n'est pas traitée comme elle devrait l'être par l'Angleterre. Est-ce
bien vrai?
           Tout homme qui étudie sans parti pris l'histoire de notre
pays, est plutôt porté à dire que l'Angleterre a fait erreur quand
elle a consenti à laisser la colonie qu'elle venait d'acquérir, virtu-
ellement sous le vieux régime, qui au lieu d'en faire un peuple instruit,
libre et indépendant, l'a plutôt réduite à un état d'esclavage.
           Tout homme qui ne se laisse pas aveugler par les préjugés
admettra que si la Nouvelle France avait pu jouir des bienfaits
qui résultent d'un bon système d'éducation et avait eu plus de liberté;
si elle avait été régie par les lois qui ont rendu les nations protestantes
grandes et prospères, nous ne serions pas restés, comme nation, si
longtemps dans les langes de l'enfance commerciale, industrielle et
intellectuelle.
           On a beau faire de l'éloquence de poumons et chanter les
gloires du vieux système qui domine le Canada français depuis tant
de générations. il y a un autre genre d'éloquence beaucoup plus
puissant, c'est l'éloquence convaincante des faits.

LE MALHEUR DU CANADA.

           Eh bien! que l'on se donne la peine de comparer le dévelop-
pement phénoménal de la Nouvelle Angleterre, devenue sous l'influ-
ence bénie du protestantisme, la grande République Américaine,
dont tout le monde peut se rendre compte, avec celui de la Nouvelle
France sous le contrôle de l'ultramontanisme, et l'on est forcé d'ad-
mettre que ça été son malheur de rester soumise à la hiérarchie
catholique romaine.

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Y A-T-IL UN REMÈDE?

           Nous protestants français qui ne sommes pas moins intelli-
gents, ni moins instruits que nos amis nationalistes, et dans les veines
desquels le sang patriotique n'est pas figé, qui parlons notre belle
langue, la cultivons et l'aimons, en notre qualité de patriotes, nous
posons la question aux centaines de soi-disant Catholiques Romains
qui sont fatigués du vieux système, parce qu'ils admettent comme
nous que l'état de choses que nous déplorons a nui au développe-
ment et à la consolidation du pays: Ets-ce que la hiérarchie catho-
lique romaine devra à jamais enrayer les progrès de notre beau et
grand pays? Sera-t-elle à jamais l'obstacle qui rendra impossible
l'établissement d'un bon système d'écoles nationales, chrétiennes
sans être romaines, qui feront de nos enfants des citoyens britanniques
loyaux, de prime abord, Protestants ou Catholiques romains en second
lieu, d'après leurs préférences?
           La hiérarchie Catholique romaine s'immiscera-t-elle à jamais
dans la politique du pays au point qu'il faille que nos hommes d'Etat
obtiennent sa permission avant de déterminer quel sera le système
d'éducation à adopter même dans les provinces protestantes du
pays?
           Jusqu'à quand permettrons-nous qu'une église de la Province
ait les droits d'une église d'Etat, pour écraser le peuple et isoler
par tous les moyens possibles l'une des plus grandes provinces de la
confédération de ses sœurs, et empêcher ainsi l'unification du pays?

LA QUESTION DE DROITS ACQUIS.

           On a répondu et l'on répond: Que voulez-vous qu'on fasse?
Nous sommes impuissants. L'église romaine a des droits acquis
qu'on ne peut pas lui enlever. Ils lui ont été accordés par le Traité
de Paris, et l'Angleterre doit les respecter.
           Est-on bien sûr de cela? C'est là la question que nous voulons
examiner.
           Une étude attentive de l'histoire de notre pays révèle le fait
important et significatif, que la plupart des privilèges extraordinaires
dont jouit l'Eglise de Rome dans la province de Québec ne lui ont pas
été octroyés par le traité de Paris.

L'ABUS DE PRIVILÈGES.

           Il est étrange et incroyable que l'Eglise de Rome, ici sous

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le drapeau britannique, au commencement du 20ième siècle, puisse
exercer les pouvoirs d'une église d'état, régner en tyran, à l'abri des
lois, recevoir de l'Etat à peu près ce qu'elle réclame, et exploiter
à sa guise le peuple de cette province.
           C'en serait assurément assez, mais non satisfaite des privilèges
dont elle jouit dans le Canada Français, elle cherche à entraver les
progrès de la civilisation moderne dans les provinces d'Ontario, d'Al-
berta et de Saskatchewan.

FAUSSES CONCEPTIONS.

           Ses conceptions religieuses, ses idées sur l'éducation et la
politique sont anti-britanniques et c'est à cause de cela qu'elle n'est
pas satisfaite des privilèges dont jouissent les autres corps religieux.
Ce qui donne à ceux-ci une exubérance de vie, produit chez elle la
mort.
           Elle a la présomption de se considérer la seule église; encore
dans le siècle où nous vivons nous trouvons dans des ouvrages de
date récente, écrits par des théologiens approuvés par l'Eglise, que
celle-ci a le droit de déposer les princes hérétiques, de détruire l'hé-
résie, à cause du pouvoir infaillible qu'elle tient de Dieu.
           Comment veut-on qu'une église qui professe de tels principes
puisse vivre en harmonie et en paix avec la branche protestante
de l'Eglise chrétienne.?
           Nous posons la question à tout sujet britannique libre, à
quelque nationalité qu'il appartienne: ce pays doit-il à jamais porter
le joug de l'ultramontanisme?

LOYAUTÉ DES CANADIENS-FRANÇAIS.

           Nous l'avons répété à satiété à nos concitoyens anglais, ce
n'est pas la domination canadienne française que ce pays doit redouter.
Il n'y a pas de danger particulier à craindre de ce côté-là. L'ennemi
qui n'hésiterait pas à détruire la confédération c'est le cléricalisme,
c'est l'ultramontanisme.
           Les vingt-cing mille Canadiens Français Protestants du pays,
fidèles à leur langue et à leur nationalité, aussi bien que des milliers
de leurs concitoyens qui n'ont pas eu le courage de rompre avec
Rome, sont absolument fatigués du joug dont on blesse les épaules du
peuple canadien français depuis des générations.
           Il est de notre devoir, Protestants Français, il est du devoir

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de nos concitoyens anglais d'aider au Canada français à s'émanciper
du vieux système de religion et d'éducation qui les tient dans l'es-
clavage.

ÉTUDE HISTORIQUE.

           Mais que pouvons-nous faire? Pouvons-nous enlever à l'Eglise
de Rome des privilèges qui lui furent accordés quand la France
céda le Canada à l'Angleterre?
           Nous répondons qu'il ya confusion sur cette question. On
se méprend sur la nature et l'étendue des privilèges qui furent accordés
à l'Eglise par le traité de Paris de 1763.

TRAITÉ DE TOLÉRANCE.

           Les Nationalistes se plaisent à répéter que quand la France
céda le Canada à l'Angleterre, il fut convenu que les conquis re-
tiendraient leur langue et que le code civil français serait aussi retenu.
           Kingsford, dans son histoire du Canada (Vol. IV, page 503)
affirme au contraire qu'il ne fut accordé aucun privilège particulier.
Les réclamations de la hiérarchie, sont sans la moindre fondation,
mais sont au contraire en conflit avec les faits de l'histoire. Le
peuple conquis ne devait jouir d'aucun privilège exclusif. Pour s'en
persuader il suffit de se renseigner aux Archives canadiennes à Ottawa
et à Québec.

TERMES DE CAPITULATION.

           A la prise de Québec, les représentants de la Fance ont voulu
dicter les termes de capitulation. Ils ont demandé le libre exercice
de la religion catholique romaine, et de plus que la juridiction de
l'évêque catholique romain soit reconnu avec tous ses droits, titres
et privilèges.
           Cette demande qui ne péchait pas par la modestie, ne fut
accordée qu'en partie. L'Angleterre accorda en effet aux Catholiques
romains ce que ceux-ci avaient refusé aux Huguenots, à savoir le
libre exercice de leur religion, mais quant à ce qui se rapporte à
la juridiction de l'Eglise at aux titres de l'évêque, on renvoya la
question à plus tard, car il était nécessaire de s'assurer des inten-
tions du roi d'Angleterre à cet égard.
           C'est une politique de tolérance qui fut d'abord inaugurée,
et le gouvernement anglais ne s'en départit pas.

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PAS DE PRIVILÈGES PARTICULIERS.

           Quand il s'agit de discuter plus tard les termes du Traité
de Paris, les Français essayèrent encore de faire reconnaître par
le gouvernement anglais les privilèges dont avait joui le clergé
catholique romain avant la conquête, en introduisant les mots
"ci-devant". Les Anglais objectèrent à l'introduction de ces mots
et décrétèrent "que les sujets Catholiques Romains pourraient
professer leur religion d'après les rites de l'Eglise romaine, en tant
que les lois d'Angleterre le permettraient."
           Il est donc très clair, qu'à cette époque, les lois de la
Grande Bretagne ne faisaient que tolérer l'Eglise de Rome en lui
permettant le libre exercice de son culte, mais elle n'avait aucune
juridiction officielle dans la colonie conquise.
           Le roi de France, d'après les termes du Traité, cédait à
l'Angleterre la Nouvelle France sans aucune restriction quelconque.

L'ACTE DE QUÉBEC.

           En 1774 l'acte dit de Québec fut adopté. Pour en compren-
dre le but et la portée, on doit faire une étude des rapports qui
on été faits des discussions que cette mesure souleva. Plusieurs
grands hommes d'état y firent une vive opposition parce qu'ils
prévoyaient les abus qui en pourraient résulter. Cette mesure fut
adoptée par la Chambre des Communes en Angleterre grâce au
vote d'un nombre très restreints de députés. La clause septième
exige que la suprématie du roi soit reconnue, et elle permet aux
prêtres de l'Eglise de Rome de percevoir la dîme et d'imposer
une taxe pour l'érection d'églises. Il n'est fait mention d'aucun
autre privilège.
           Dans la clause sixème l'Eglise Anglicane seule est reconnue
comme église établie subventionnée par l'Etat. Il est très évident
qu'à cette époque l'Eglise de Rome ne jouissait pas des privilèges
qu'elle réclame aujourd'hui.

LE CANADA ACTE.

           En 1791 le parlement anglais adopta l'acte Canada qui divi-
sait le pays en deux provinces. L'Eglise anglicane reste l'églis
établie, non seulement du Haut mais du Bas Canada. Il est donc
clair qu'encore à cette époque l'Eglise de Rome n'avait aucune
juridiction officielle.

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           S'il faut en croire l'histoire et nous fier aux Archives cana-
diennes, on est forcé de conclure que les droits de traités auxquels
on se plaît à faire appel quand on discute la question scolaire et
la question du mariage relèvent du domaine de la mythologie. Ils
n'ont jamais existé sauf dans l'imagination de ceux qui veulent
dominer et écraser le peuple canadien français.

LA LANGUE FRANÇAISE.

           L'usage de la langue française est un privilège, non pas un
droit ; les lois françaises ont une application très restreinte. L'An-
gleterre tolère l'Eglise de Rome, rien de plus, et par les termes
de capitulation, et par le traité de Paris, et par l'acte de Québec
de 1774, et par le Canada Acte de 1791. Jamais l'autorité et la
juridiction du Pape a-t-elle été reconnue comme supérieure à celle
du roi d'Angleterre et l'on accordait même pas à l'évêque catho-
lique romain ce titre qu'il réclamait. Il n'était que "le surintendent
de l'Eglise romaine." C'est à l'évêque anglican seul que l'on accor-
dait le titre d'évêque.

LE DOMAINE CIVIL.

           A l'heure qu'il est , l'Eglise de Rome qui demande aux cours
civiles d'annuler des mariages qui ne sont pas conformes aux lois
ecclésiastiques, fait appel aux droits dont elle jouissait sous le
régime français. En quoi consistaient-ils? Il n'était pas permis à
un évêque canadien ou autre dignitaire ecclésiastique de visiter
Rome ou de consulter le pape, sans avoir obtenu un permis du roi
de France. C'était le roi qui nommait les évêques et les prêtres et
qui contrôlait les affaires des communautés et des couvents.
           Si le roi apprenait que le clergé empiétait sur les droits
civils, il envoyait des ordres péremptoires à ceux qui usurpaient
ainsi les droits de l'Etat et les menaçait de punitions sévères.
           Il est très clair que l'Eglise de Rome jouit d'une liberté
bien plus grande sous le drapeau anglais que ne lui était accordée
sus les rois français.

CE QUE DIT L'HISTOIRE.

           Il est temps, croyons-nous, que nous apprenions l'histoire de
notre pays. Nons avons permis trop longtemps à la gente cléricale
de falsifier l'histoire. A force de répéter un mensonge on réussit
à le faire accepter comme vérité.

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           Proclamons hautement que l'Eglise de Rome n'a aucun
droit d'annuler le mariage. Ni la loi canonique, ni la loi française,
ni les droits garantis par les traités ne lui donnent cette autorité.
C'est pure usurpation de se part.

LA QUESTION SCOLAIRE.

           De plus, les Canadiens Français du Manitoba, d'Ontario, de
Saskatchewan ou d'Alberta, ne peuvent pas faire appel aux "droits
garantis par les traités", quand ils demandent des privilèges parti-
culiers affectant la conservation de leur langue, de leur religion, de
leurs coutumes et de leurs lois.
           Nous voulons devenir une grande nation, et pour qu'il en soit
ainsi il nous faut un bon système d'écoles nationales, chrétienes
mais non confessionnelles. Nous voulons que toutes les églises soient
sur le même pied d'égalité. Que celles qui ont besoin des béquilles
de l'état pour se tenir debout tombent si elles ne sont pas assez
fortes pour marcher seules.

ROME A TROP EMPIÉTÉ.

           A ceux qui désirent s'informer sur cette question brûlante,
nous recommandons la lecture de l'opuscule "Church History from
the Archives," par le Rév. Henry Kittson, d'Ottawa, aussi bien que
l'étude d'un traité écrit par M. Robert Sellar, rédacteur du
"Gleaner" de Huntington' intitulé : "The Tragedy of Quebec,"
dans lesquels ce sujet est discuté au long.
           Dans ces ouvrages bien documentés, les auteurs montrent
très clairement, que le traité de Paris, signé au mois de février
1763, n'accorde aucunement à l'Eglise de Rome la majeure partie
des droits et privilèges dont elle jouit et dont elle abuse au-
jourd'hui.
           Le libre exercice de la religion catholique romaine fut sans
doute accordé, cela va de soi sous le drapeau britannique, mais
l'obligation de payer la dîme de la part du peuple ne fut pas
imposée. La chose fut laissée à la bonne volonté du roi.
           Tellement est-il vrai que le paiement de la dîme n'était pas
obligatoire, que vingt-quatre ans plus tard, après qu'Amherst eût
fait cette déclaration, le Procureur Général Masères témoignait dans
la chambre des Communes à Londres, que les prêtres ne s'étaient
jamais mis en tête de poursuivre en cour ceux qui ne payaient

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pas la dîme, persuadés comme ils l'étaient qu'il n'y avait aucune
loi qui les y autorisât.
           Ce n'est que grâce aux articles du Traité de Paris que l'Eglise
de Rome est virtuellement une église établie dans la province de
Québec à l'heure qu'il est. Une partie des privilèges extraordinai-
res dont elle jouit et dont elle abuse si singulièment, lui furent
accordés, sous protêt, par l'acte de 1774, et à des époques subsé-
quentes, grâce à l'esprit de favoritisme, par la Législature de Québec
et par la Chambre des Communes.
           C'est de l'Acte de Québec adopté en 1774, après une
vigoureuse opposition à Londres, que les lois françaises furent
rétablies, que le serment ou "test oath" fut aboli, et que pouvoir
fut donné au clergé de prélever la dîme.
           Il serait trop long d'énumérer les privilèges dont jouit
l'Eglise romaine et qui n'appartient à aucune autre église. Qu'il
suffise de nommer celui-ci : Le droit de taxer le peuple pour l'érec-
tion de somptueux édifices ecclésiastiques, et de collecter ces taxes
à l'appui de la loi.

ABOLITION DE PRIVILÈGES.

           Nous nous plaçons sur ce terrain. Nous affirmons que quand
la Législature accorde des privilèges injustes, dangereux même,
quand elle revêt une des églises du pays de pouvoirs dont elle abuse
pour écraser des sujets britanniques, pour empêcher leur dévelop-
pement intellectuel et social, pour détruire virtuellement toute
vraie religion chez ceux qu'elle écrase, assurément cette même
législature peut révoquer ces lois onéreuses.
           Nous croyons faire preuve de patriotisme éclairé quand nous
réclamons ces réformes Pourquoi les Anglais et les Canadiens de
langue française n'agiteraient-ils pas cette question, tout épineuse
qu'elle soit ?
           Serions-nous justifiés si nous agitions sagement et prudem-
ment, mais bravement ce sujet vital ? Aurions-nous raison de de-
mander que les lois injustes auxquelles nous avons fait allusion
fussent révoquées ?
           En le faisant, nous fournirions au moins un sujet de discus-
sion utile et pratique à nos amis soi-disant, nationalistes, et le
"Devoir" nous en saurait gré, sans doute.

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LE TEMPS D'AGIR EST ARRIVÉ.

           Nous croyons le temps opportun pour la discussion de ce
grand sujet pour les raisons suivantes :
       1o Parce qu'en enlevant à l'Eglise romaine certains privilèges
exclusifs dont elle abuse, on ne méconnaît aucuns droits accordés
par le Traité de Paris.
       2o Parce qu'il n'est pas juste, que sous le drapeau britannique,
on donne à une église particulière, une place prépondérante. C'est
contraire au "British Fair play."
       3o Parce qu'il est dangereux d'accorder des privilèges si extra-
ordinaires à une église qui se croit supérieure à l'état, qui veut
être maîtresse en politique comme dans le domaine religieux, à une
église qui prête le serment d'obéissance de prime abord à un poten-
tat étranger, le pape de Rome.
       4o Parce qu'à cause de l'abus que Rome a fait des privilèges
extraordinaires dont elle jouit, le peuple canadien français, lésé dans
ses droits et libertés, a souffert irréparablement. Les masses
ont été tenues dans une ignorance coupable, il en est résulté l'as-
servissement, la pauvreté, qui à leur tour, ont produit l'émigration
alarmante de milliers de nos compatriotes vers la république
protestante au sud de nous.
       5o Parce qu'en mettant l'Eglise de Rome sur le même pied
que les autres églises -- et pourquoi pas -- on ferait luire pour le
peuple canadien français l'aurore d'un jour plus beau qui lui serait
en bénédiction, et lui ouvrirait une nouvelle ère de prospérité.
       6o Parce que des milliers de compatriots canadiens français
acclameraient une réforme de ce caractère avec des cœurs joyeux
et reconnaissants.
       7o Parce que ce ne sera que quand le Canada français sera
affranchi du joug clérical, ---nous ne disons pas religieux, qu'on
nous comprenne bien, --- qu'il deviendra une nation libre, unie et
grande.

LIBERTÉ ET ÉGALITÉ.

           Personne ne songe à enlever à l'Eglise de Rome ses libertés.
Que demandons-nous ? Qu'elle soit invitée à marcher seule, à
marcher sans l'aide des béquilles de l'Etat qui la soutiennent, qu'elle
fasse comme les autres églises.
           Ce que nous demandons c'est qu'elle cesse d'être à la fois

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une organisation politique et religieuse, pour n'être comme les autres
églises, qu'une puissance morale et spirituelle.
           Si dans ces circonstances nouvelles, elle ne réussit pas à se
maintenir, à grandir même, côte-à-côte avec les autres églises ou
corps religieux au Canada, si privée des privilèges injustes qu'elle
a obtenus par acte de parlement, elle périclite, tant pis pour elle,
c'est-à-dire pour la hiérarchie, mais tant mieux pour le Canada
français.
           Jusqu'ici nous avons trop temporisé avec ces questions, le
temps est arrivé de les rendre au sérieux et d'en chercher la
solution.
           Il est toujours plus facile de soulever une question que de la
résoudre. Et pourtant quelque difficile que soit la solution de ce
problème, la tâche ne nous paraît pas impossible.
           D'abord les protestants de langue anglaise auront fait un
grand pas dans la bonne direction quand ils auront appris à faire
la distinction entre Canadien-Français et Catholique ultramontain.
Les termes ne sont rien moins que synonymes.
           Nous, Protestants Français, protestons énérgiquement contre
l'assertion réitérée, que la race française au Canada forme un
obstacle insurmontable à l'unification de notre beau et grand pays.
Il n'en est pas ainsi. Nous sommes aussi loyaux que qui que ce
soit, à notre langue et à notre nationalité. Nous donnons le dé-
menti au vieux cliché, qu'en se séparant du catholicisme romain,
on cesse d'être Canadien patriote. Ah ! il faut avoir le vrai pa-
triotisme, le vrai héroisme de nos ancêtres Huguenots, pour accom-
plir cet acte courageux !
           Ce n'est pas la nationalité canadienne française qui constitue
l'obstacle, c'est le systéme politique et religieux ultramontain, ce
système qui tient une grande partie du peuple dans l'asservis-
sement et qui enraye depuis si longtemps les progrès de notre pays.
           Les Protestants Français et les Anglais ne sont pas en lutte
avec un peuple affable, intelligent, bien disposé et religieux, mais
bien plutôt avec les principes de gouvernement, spiritual et tempo-
rel du cléricalisme canadien.
           Nous sommes pleinement persuadés--comme le grand Glad-
stone l'a démontré-- que l'ultramontanisme ne paut pas s'harmoni-

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ser avec les libertés britanniques qu'il ne reconnaît que comme
instrument d'asservissement
           Nous somme persuadés que du moment où le Canada fran-
çais se débarrassera des chaînes ecclésiastiques qui le font souffrir,
tous deviendront loyaux, sujets britanniques fidèles, sans sacrifier
leurs préférences nationales. Nous Protestants Français en sommes là
           Nous avons nos grandes maisons d'éducation, où le français
est parlé et enseigné par des maîtres français et canadiens ; nous
avons notre journal, nos églises de langue française, et qui est-ce
qui nous soupçonne de déloyauté ? Je le répète, nous aimons notre
langue, nous l'étudions, nous la parlons et l'écrivons et nous ne cau-
sons aucune inquiétude à ceux qui désirent que le Canada devien-
ne une des plus grandes nations du continent américain.
           Ce n'est pas par hasard, encore moins par contrainte, que
nous sommes citoyens français protestants britanniques, mais parce
que notre intelligence, notre cœur, notre conscience trouvent satis-
faction dans les principes évangéliques qui sont à la base des liber-
tés de la civilisation moderne chrétienne. Ce sera en donnant au
Canada français l'Evangile que nous parviendrons à résoudre le
problème canadien.
           Nos amis anglais ont tort quand, faute de renseignements,
ils font de cette question une affaire de race ou de nationalité ; ils
font erreur quand ils attribuent l'état arriéré du Canada français à
des défectuosités nationales. C'est une question de religion, d'édu-
cation et de développement intellectuel.
           Une race qui peut se vanter de ses Papineaux, de ses Morins,
de ses Lafontaines, de ses Fréchettes, de ses Crémazies, de ses
Garneaux, de ses Lauriers, aussi bien que d'un grand nombre d'autres
lumières politiques et littéraires, n'a pas raison de rougir et ne
doit pas être considérée inférieure à la race anglo-saxonne ou à
aucune autre race.
           Ne pouvons-nous pas dire que si le Canada français reste en
dehors du grand mouvement national qui s'accentue de jour en
jour, la faute en sera au protestantisme anglais ? Parmi nos natio-
naux le nombre s'accroît de ceux qui veulent à tout prix, ce genre
d'éducation qui forme des citoyens indépendants, loyaux et chrétiens.
           Nos maisons d'éducation, telles que celles de la Pointe-aux-

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Trembles, de la Grande Ligne, l'Institut Méthodiste et le Collège de
Sabrevois ont produit des résultats encourageants.
           Mais nos écoles sont insuffisantes, elles débordent et il faut
les multiplier. Que nos patriotes anglais qui veulent l'unification
des différents éléments qui constituent notre pays, bâtissent des
maisons d'éducation du même caractère pour la jeunesse canadienne
française. Il en faudrait une dans la Vallée de l'Ottawa, une autre
dans les environs de Québec et ailleurs, et dans quelques années la
jeune génération de Canadiens Français, ne formera qu'un cœur
et qu'une âme avec tous ceux qui veulent faire du Canada un pays
libre et grand.
           Si le protestantisme anglais désire que cette colonie britan-
nique devienne la perle de l'Angleterre, qu'ils forment une forte
compagnie, qui établira et maintiendra un journal de langue fran-
çaise, un quotidien libre de toute entrave, libre de discuter sans
empêchement les grandes questions qui reposent à la base de la
prospérité nationale, un journal qui ne se sentira pas obligé de
demander à la hiérarchie la permission de vivre, pas plus qu'au
parti dominant.
           Si le protestantisme anglais est sérieux et désire que le
Canada français reste loyal au drapeau britannique, qu'il se réveille
et q'il aide au protestantisme français et aux Canadiens Français
émancipés à résoudre les problèmes sur lesquels nous attirons
l'attention du public dans ce petit opuscule.












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