NOTE: Nous avons reproduit ici ce que nous croyons être le deuxième épisode de la série «Pierre et son curé», principalement puisque c'est celui où Gosselin discute des procédures parlementaires autour de la présentation du Bill réparateur. Nous avons, comme est notre habitude, conservé les erreurs de typographie (indiquées par [sic]) et marqué les fins de lignes dans le texte original avec des barres verticales ( | ).

Ce texte fut transcrit par moi à partir de l'impression originale dans les Semaine religieuse du 8 mai au 3 juillet, 1897, à l'intérieur d'un projet de mise en valeur de ma thèse de maîtrise.

C. Michel Boucher 


Pierre et son curé


1. SRQ (IX-37) 1897.05.08: 580-582

PIERRE. — J'ai l'honneur de vous saluer, M. le curé.

LE CURÉ. — Soyez le bienvenu, M. Pierre, d'autant plus qu'il | y a près d'un siècle que je ne vous ai pas vu.

PIERRE. — Non pas un siècle, M. le curé, mais bel et bien un | an, si ma mémoire est fidèle.

LE CURÉ. — M'auriez vous boudé, par hasard?

PIERRE. — Nullement, M. le curé. Mais si votre question est | un reproche indirect, j'avoue qu'il est passablement mérité.

LE CURÉ. — Je voulais seulement vous faire comprendre, | M. Pierre, que je suis toujours content de vous voir.

PIERRE. — Merci de votre bienveillance. Puisque vous me | dispensez d'explications qui ressembleraient peut-être à celles | de l'enfant qui arrive à l'école après l'heure réglementaire, je | vous demande la faveur de reprendre notre causerie au point | où nous l'avons laissée, il y a un an.

LE CURÉ. — S'il vous plait me rappeler sur quel sujet.

PIERRE. — Sur la question scolaire du Manitoba.

LE CURÉ. — Dites plutôt, sur la Comédie scolaire de Mani- | toba ; bien que tous les acteurs de ce drame ne soient pas des | comédiens.

PIERRE. — Le mot est peut-être plus juste, mais c'est une | comédie qui n'amuse pas tout le monde.

LE CURÉ. — Qui n'amuse guère la minorité catholique en | particulier.

PIERRE. — Il est facile de le concevoir en se supposant, pour | un instant, dans la même position.


[p. 581]

LE CURÉ. — Où en était notre causerie, M. Pierre, lorsqu'elle | a pris fin ? J'ai complètement oublié ce détail.

PIERRE. — Vous aviez terminé l'historique de cette mal- | heureuse affaire, depuis son origine jusqu'à la session de 1896. | Si je puis préciser ainsi, c'est parce que je viens justement de | relire cette causerie que vous avez reproduite dans les numéros | 25 et 26 du volume VIII de la Semaine Religieuse.[sic]

LE CURÉ. — Puisque vous y tenez, nous allons reprendre | cette causerie au point où nous l'avons laissée il y a un an. | Cependant, je n'y consens pas sans quelque répugnance. Vous | ne tarderez pas à en comprendre la raison.

PIERRE. — Quelle que soit votre répugnance, M. le curé, | veuillez me faire ce plaisir. C'est un service que vous me ren- | drez en même temps.

LE CURÉ. — Dans ce cas, je n'hésite plus.

PIERRE. — Je vous en remercie sincèrement.

LE CURÉ. — Comme il avait été convenu à la fin de la session | d'été, le Parlement fédéral s'est réuni de nouveau le 2 janvier | 1896.

PIERRE. — Je suppose que nos députés, qui reçoivent la baga- | telle de mille piastres pour chaque session, se sont mis immédia- | tement à la besogne parlementaire.

LE CURÉ. — Leur première besogne n'est pas excessivement | fatigante, car ils n'ont qu'à écouter le discours du trône.

PIERRE. — Qu'appelez-vous discours du trône, M. le curé ?

LE CURÉ. — C'est une adresse préparée par le gouvernement, | mentionnant les mesures qui doivent être soumises aux deux | chambres, et qui est généralement lue par le gouverneur.

PIERRE. — Du moment que cette adresse est lue on se met à | la besogne dans tous les cas.

LE CURÉ. — Oui et non, M. Pierre. On se met à la besogne | en ce sens qu'on discute l'adresse ou le discours du trône ; mais | on ne s'occupe d'aucune mesure importante avant que l'adresse | ne soit adoptée.

PIERRE. — Il faut avouer que le cérémonial parlementaire | est compliqué.

LE CURÉ. — Ce cérémonial est ce qu'on appelle les usages parle- | mentaires, et il faut absolument passer sous ces fourches caudines.

PIERRE. — Très bien, M. curé [sic], mais enfin la discussion d'un dis- | cours qui se lit dans quinze minutes ne doit pas durer longtemps.


[p. 582]

LE CURÉ. — Si les députés étaient peu ou point payés, la dis- | cussion du discours du trône prendrait tout au plus une dou- | zaine d'heures.

PIERRE. — Combien de temps, M. le curé, a duré cette dis- | cussion en janvier 1896 ?

LE CURÉ. — Sept jours, M. Pierre. Cette discussion commencée | le 16 janvier ne se termina que le 23 du même mois.

PIERRE. — Sept jours, si j'ai bien entendu !

LE CURÉ. — Oui, sept jours.

PIERRE. — Le Parlement porte bien son nom.

LE CURÉ. — Il a fallu 450 pages du Hansard pour recueillir les | harangues prononcées en cette circonstance --- ce qui ne repré- | sente pas moins de 1500 pages de la Semaine Religieuse [sic].

PIERRE. — On peut dire que sur ces sept jours, cinq ont | été complètement perdus.

LE CURÉ. — Cinq, sans exagération.


2. SRQ (IX-38) 1897.05.15: 595-596

PIERRE. — Puisque la session a commencé le 2 janvier, pour- | quoi cette discussion a-t-elle été retardée jusqu'au 16 ?

LE CURÉ. — Par suite d'une crise ministérielle qui a duré, si | je me rappelle bien, du 4 au 15 janvier.

PIERRE. — Je serais curieux de connaître la véritable cause | d'une crise arrivée au lendemain de l'ouverture des Chambres.

LE CURÉ. — Bien d'autres partagent votre curiosité, M. Pierre.

PIERRE. — Vous ignorez donc vous-même le pourquoi de cette | scission du ministère en deux moitiés.

LE CURÉ. — Sans doute, je l'ignore.

PIERRE. — Pourtant, il a dû être donné des explications.

LE CURÉ. — Cela va sans dire ; mais des explications en ac- | cord avec les usages parlementaires, qui n'expliquent rien ou | déguisent habilement la vérité.

PIERRE. — Il n'est toujours pas défendu de chercher à soule- | ver le voile mystérieux qui couvre cet incident presque inouï.

LE CURÉ. — Non, mais vous le comprenez, on ne peut faire | que des conjectures plus ou moins probables. Impossible de dire | d'une manière certaine: eureka, j'ai trouvé le secret.

PIERRE. — Evidemment, à moins d'être un devin. Cependant, | il est souvent des suppositions qui ne sont pas loin de concorder | parfaitement avec la vérité des faits.

LE CURÉ. — Oui, la chose arrive quelques fois.

PIERRE. — Quoiqu'il en soit, M. le curé, veuillez donc me don- | ner votre appréciation personnelle sur la cause de cette grève | ministérielle.

LE CURÉ. — Eh bien ! M. Pierre, j'ai toujours pensé que la | cause première et principale de cette crise, était l'opposition d'un | certain nombre de ministres à l'intervention du Parlement fé- | déral dans la difficulté scolaire de Manitoba.

PIERRE. — Ils étaient, comme M. Laurier, hostiles à toute me- | sure de coercition.

LE CURÉ. — Précisément.

PIERRE. — Beaucoup moins blamâbles [sic] que lui cependant, puis- | que les opprimés n'étaient ni leurs frères ni leur coreligion- | naires.

LE CURÉ. — C'est indiscutable.

PIERRE. — Cette supposition, M. le curé, me paraît la seule |


[p. 596]

plausible et je suis convaincu que l'histoire ne la contredira | jamais.

LE CURÉ. — Je le crois sincèrement. |

PIERRE. — Du 4 au 15 janvier les travaux de la députation | ont donc été suspendus.

LE CURÉ. — Naturellement, puisqu'il n'y avait plus de gou- | vernement.

PIERRE. — Par conséquent, encore dix jours complètement | perdus.

LE CURÉ. — En définitive, on peut dire que le mois de janvier | a été gaspillé en partie, car l'exposé financier n'a été soumis à | la Chambre que le 31 janvier.

PIERRE. — Si j'ai bien compris, du 2 au 31 janvier le parti | ministériel a perdu dix jours et l'opposition en a perdu cinq.

LE CURÉ. — Votre estimation est assez exacte. Ceux-là seuls | que l'esprit de parti aveugle, la contesteront, et prétendront que | cette perte de temps n'est imputable qu'au parti ministériel ou | à l'opposition.


3. SRQ (IX-39) 1897.05.22: 611-613

PIERRE. — Vous m'avez dit, M. le curé, que l'exposé financier | a été soumis à la Chambre le 31 janvier.

LE CURÉ. — Oui le 31 janvier.

PIERRE. — Pourquoi ne pas avoir présenté auparavant le Bill | réparateur ?

LE CURÉ. — Parce que les usages parlementaires veulent que | l'exposé financier suive immédiatement l'adoption du discours | du trône. Aucune mesure importante n'est généralement discutée | auparavant.

PIERRE. — Combien de temps a duré cette nouvelle discussion?

LE CURÉ. — Un mois entier. Commencée le 31 janvier, elle | ne prit fin que le 28 février.

PIERRE. — Il est difficile de justifier une aussi longue discussion.

LE CURÉ. — Ne craignez pas de dire qu'il est impossible de la | justifier, car la plupart des discours prononcés par l'opposition | ne différaient que par l'intonation, n'étaient que la réédition de | clichés dont on s'était servi plusieurs fois dans les sessions | précédentes.

PIERRE. — Le gouvernement ne pouvait-il pas hâter la fin | de cette discussion.

LE CURÉ. — A plusieurs reprises, il a proposé que le débat se | continuât de jour en jour, comme cela se faisait pendant les ses- | sions précédentes, mais chaque fois l'opposition a obstinément | refusé d'y consentir.

PIERRE. — Quelles est le nombre de colonnes du Hansard, consa- | crées à la reproduction des discours de l'opposition sur l'exposé | financier ?


[p. 612]

LE CURÉ. — Sept cents, M. Pierre ; et 316 pour la reproduc- | tion des discours du parti ministériel, qui ne pouvait laisser les | attaques sans réponse.

PIERRE. — Dans ce cas, si le mois de février a été en partie | perdu, c'est l'opposition qui est responsable.

LE CURÉ. — Certainement.

PIERRE. — Quel était son but, M. curé [sic], en s'évertuant | ainsi à tuer le temps.

LE CURÉ. — C'était d'empêcher la passation du Bill répara- | teur; car, je vous l'ai déjà dit, les pouvoirs du Parlement expi- | raient le 24 avril.

PIERRE. — Nos députés, M. le curé, ne sont donc que des | comédiens.

LE CURÉ. — Pas tous, M. Pierre.

PIERRE. — Si le peuple les voyait à l'œuvre !

LE CURÉ. — Il est sûr qu'il ne serait pas édifié. Cependant, | règle générale, ce sont les députés comédiens qui sont les plus | populaires.

PIERRE. — C'est malheureusement vrai.

LE CURÉ. — Il est certain que le peuple croit plus volontiers | ceux qui le trompent que ceux qui lui disent la vérité.

PIERRE. — Enfin, aprés l'exposé financier, le tour du Bill | réparateur devait être arrivé.

LE CURÉ. — Oui, son tour était arrivé. La première lecture | en avait même été faite le 11 février. Mais vous allez voir que | l'on trouva encore moyen de se hâter lentement.

PIERRE. — Pourquoi ne l'a-t-on pas discuté lors de la première | lecture ?

LE CURÉ. — Parce qu'on ne discute jamais un Bill lorsqu'il | est lu une première fois. Sa première lecture n'est pas autre | chose qu'un avis officiel informant la Chambre que tel Bill sera | soumis à son examen.

PIERRE. — Quand donc la Chambre peut-elle discuter un Bill ?

LE CURÉ. — Lors de la deuxième lecture. Mais remarquez-le | bien, il n'est pas encore permis d'en discuter les détails et de | l'amender.

PIERRE. — Grand Dieu, que de cérémonies !

LE CURÉ. — Tout ce qu'on peut faire, lors de la deuxième | lecture d'un Bill, c'est d'en discuter le principe, et de voter pour | ou contre le Bill.


[p. 613]

PIERRE. — A quelle date, M. le curé, a eu lieu la deuxième | lecture du Bill réparateur ?

LE CURÉ. — Elle a eu lieu le 3 mars [*], M. Pierre, et la discussion | n'a pu être terminée que le 19. Il a même fallu pour cela que | le gouvernement forçât la Chambre à siéger pendant 36 heures | consécutives.

PIERRE. — Seize jours, par conséquent, pour déclarer si on | était pour ou contre le Bill. C'est vraiment incroyable !

LE CURÉ. — Les renseignements que je viens de vous donner | sont puisés dans les documents officiels.

PIERRE. — Les protestants fanatiques seuls, M. le curé, ont dû | faire les frais de cette discussion. Tous les catholiques devaient | être pour le principe d'un Bill destiné à améliorer la position de | coreligionnaires.

LE CURÉ. — Détrompez-vous, M. Pierre ; et rappelez-vous que | je vous ai dit en commençant : que je ne reprenais pas notre | causerie sans répugnance. Tous les députés catholiques de l'op- | position --- moins sept --- ont dénoncé le Bill réparateur, voté | contre en deuxième lecture, et déclaré par là même, qu'ils ne | voulaient pas que justice fut rendue aux catholiques de Manitoba.

PIERRE. — Pardonnez-moi, M. le curé, mais vous devez faire | erreur.

LE CURÉ. — Non malheureusement, M. Pierre. Ouvrez la | Semaine Religieuse [sic] à la page 516 du volume VIII, et vous | pourrez lire les noms de ces députés que je ne veux pas men- | tionner en ce moment. Le renvoi du Bill à six mois a même été | proposé par un canadien-français.

PIERRE. [sic] Partie remise n'est pas toujours perdue, M. le curé.

LE CURÉ. — Cette réflexion me prouve que vous n'avez pas | parfaitement saisi la portée de cet acte.

PIERRE. — C'est possible, car vous le savez, je ne suis pas fort | sur la procédure parlementaire.


4. SRQ (IX-40) 1897.05.29: 626-629

LE CURÉ. — Eh bien, M. Pierre, faire motion en Chambre pour | le renvoi d'un Bill à six mois, c'est une manière polie de dire au | promoteur que son Bill ne mérite pas plus longtemps l'attention | de la Chambre et qu'on désire ne plus s'en occuper.

PIERRE. — En pareil cas, je suppose, on dore la pilule, on tente | du moins une justification quelconque.

LE CURÉ. — Ordinairement, mais pas toujours.

PIERRE. — Qu'a-t-on dit pour justifier le renvoi du Bill répa- | rateur à six mois?


[p. 627]

LE CURÉ. — On a prétendu que le Bill réparateur ne rendait | pas suffisamment justice aux catholiques.

PIERRE. — Si le Bill n'était pas parfait, pourquoi alors ne pas | l'amender et le perfectionner ?

LE CURÉ. — C'est ce que le simple bon sens conseillait de faire. | C'est ce qui se pratique tous les jours. On ne fait jamais sauter | une maison parce que les divisions laissent à désirer, mais on | les modifie selon qu'il y a lieu.

PIERRE. — Faire sauter une maison dont le plan n'est pas | parfait, serait un acte d'insigne folie.

LE CURÉ. — Eh bien ! il n'est pas moins insensé de vouloir | tuer un Bill sous le prétexte qu'il n'est pas parfait.

PIERRE. — Si je me rappelle bien, M. le curé, on a même dit que | le Bill réparateur ne valait pas le papier sur lequel il était | imprimé.

LE CURÉ. — Semblable hardiesse, si elle a eu lieu, suppose un | toupet aussi haut que le Cap Tourmente.

PIERRE. — Je serais bien aise de connaître votre opinion sur | la valeur de ce Bill réparateur.

LE CURÉ. — Veuillez attendre, M. Pierre, ce point important | viendra en son temps.

PIERRE. — Enfin, M. lecuré [sic], les règles de la Chambre vont-elles | permettre à la députation de discuter les détails du Bill, de | proposer des amendements, etc ?

LE CURÉ. — Oui, M. Pierre, nous sommes rendus à cette phase | de la procédure. Du moment qu'un Bill a subi sa deuxième | lecture, la Chambre se forme en comité général pour l'étudier | dans ses détails.

PIERRE. — Allons, tant mieux ! Assez de temps perdu jusqu'ici.

LE CURÉ. — Vous allez bien voir autre chose, car c'est main- | tenant que le bal va commencer en bonne et due forme.

PIERRE. — Un bal, dites-vous?

LE CURÉ. — Oui M. Pierre, mais un bal masqué ; car si beau- | coup de députés n'ont pas la crainte du Seigneur, ils ont celle | des électeurs.

PIERRE. — Faites-vous allusion, M. le curé, à ce qu'on appelle | l'obstruction !

LE CURÉ. — Précisément. Vous connaissez, je suppose, le sens | de ce mot. |

PIERRE. — Jusqu'à un certain point.


[p. 628]

LE CURÉ. — L'obstruction parlementaire, dans le cas qui nous | occupe, a été le blocus du Bill réparateur pour l'empêcher d'être | lu en troisième lecture et de devenir loi.

PIERRE. — Il ne doit pourtant pas être impossible de briser | cette arme déloyale.

LE CURÉ. — C'est impossible, et vous allez le comprendre. | Quand un Bill est discuté en comité général tout député a le | droit de parler cent fois, s'il le veut, sur la même question, et | peut recommencer le même jeu à chaque clause du Bill. Un | gouvernement se trouve, en pareil cas, complètement désarmé | par les règles de la Chambre. Tout ce qu'il peut faire, c'est de | forcer la députation à siéger sans interruption, comme cela a | eu lieu.

PIERRE. — A quelle date, M. le curé, le blocus, comme vous | l'appelez, a-t-il commencé ?

LE CURÉ. — Le 31 mars. On pourrait même dire qu'il est com- | mencé immédiatement après la deuxième lecture du Bill répa- | rateur, puisque, du 19 au 31 mars, l'opposition a empêché tout | travail sérieux.

PIERRE. — Quels ont été les fauteurs de l'obstruction ?

LE CURÉ. — Tous ceux qui avaient voté contre la deuxième | lecture du Bill réparateur, c'est-à-dire l'opposition libérale aidée | d'une vingtaine de députés conservateurs protestants qui s'é- | taient séparés de leur parti sur cette question.

PIERRE. — Le chef de l'opposition a-t-il protesté contre cette | tactique déloyale ?

LE CURÉ. — Nullement ; au contraire, elle a eu lieu avec sa | connivence.

PIERRE. — A quelle date le gouvernement a-t-il capitulé | devant cette opposition factieuse ?

LE CURÉ. — Quelques jours avant la fin de la durée légale du | Parlement, le 12 avril, je crois.

PIERRE. — Combien de clauses du Bill avaient été adoptées ?

LE CURÉ. — 14 sur 112 qu'il comptait.

PIERRE. — La preuve du blocus est évidente.

LE CURÉ. — Oui d'autant plus qu'une dizaine de clauses seu- | lement peuvent fournir matière à une discussion un peu | sérieuse. Quant aux autres, elles n'étaient que la réédition des | clauses de l'ancienne loi en vigueur au Manitoba, lorsque les | catholiques étaient en possession d'écoles séparées.


[p. 629]

PIERRE. — Si on eût voulu être de bon compte, combien | d'heures aurait-il fallu pour discuter suffisamment et adopter | toutes les clauses du Bill.

LE CURÉ. — 36 heures à peu près, c'est-à-dire cinq ou six | séances ordinaires. La députation avait eu non seulement le | temps d'étudier parfaitement le Bill, mais même de l'apprendre | par cœur, car chaque député était en possession d'une copie | depuis le 11 février.

PIERRE. — Vous avez raison, M. le curé, tous les députés | avaient eu le temps de l'apprendre comme leur Pater, même | ceux qui ont une mémoire ingrate.

LE CURÉ. — Eh bien ! Au lieu des 36 heures qui auraient | suffit pleinement pour adopter 112 clauses, la Chambre en a | dépensé 223 pour aboutir à l'adoption de 14 clauses --- ce qui | représente une moyenne de 16 heures par clause.

PIERRE. — Si tous les Bills présentés en Chambre recevaient | un pareil accueil, il en est bien peu qui pourraient être votés | en troisième lecture.

LE CURÉ. — Oui, bien peu, même avec des sessions de douze | mois au lieu de quatre.


5. SRQ (IX-41) 1897.06.05: 642-647

PIERRE. — La durée des discours, — pour ou contre le Bill | réparateur, — prononcés par les deux partis, est-elle à peu près | la même. [sic]

LE CURÉ. — Voici le Hansard, et veuillez compter vous-même.

PIERRE. — Si mon addition est exacte, M. le curé, elle donne | le résultat suivant : 645 ¾ colonnes pour les discours contre le | Bill, et 182 ½ pour les discours en faveur du Bill.

LE CURÉ. — Votre calcul, M. Pierre, correspond exactement | aux chiffres officiels.

PIERRE. — Ces chiffres sont terriblement accusateurs, et per- | mettent facilement de désigner les coupables du doigt.


[p. 643]

LE CURÉ. — Sont coupables — à des degrés divers — tous | ceux qui ont coopéré directement à l'obstruction ou qui n'ont | rien fait pour l'empêcher. Cette page de notre histoire restera | de beaucoup la plus triste et la plus honteuse.

PIERRE. — La session de janvier 1896 s'est donc terminée sans | qu'on ait voté le Bill réparateur.

LE CURÉ. — Oui, M. Pierre, bien qu'elle eut été convoquée | spécialement dans ce but. Bien plus on n'a pas même voté les | subsides.

PIERRE. — Alors la session entière a été un temps perdu.

LE CURÉ. — Complètement perdu.

PIERRE. — Si encore ça ne coûtait rien !

LE CURÉ. — La question d'argent est chose secondaire, bien | que la moyenne des frais d'une session soit de 400,000 piastres. | Si ce mal était le seul à déplorer, il n'y aurait pas lieu de trop | insister.

PIERRE. — Votre historique de la fameuse session de 1896 | est terminé, M. le curé, et cependant vous ne m'avez rien dit | d'une nouvelle tentative de compromis faite, je crois, immédia- | tement après la deuxième lecture du Bill réparateur.

LE CURÉ. — Très bien, M. Pierre, un mot maintenant de cet | incident.

PIERRE. — Je vous avoue que cette tentative de compromis | m'a fait douter quelque peu de la sincérité du gouvernement.

LE CURÉ. — Dites seulement que cette démarche manquait | un peu de fierté et de dignité, et nous serons d'accord.

PIERRE. — C'est le moins qu'on puisse dire.

LE CURÉ. — Au contraire, c'est la seule réserve qu'on puisse | faire en justice, et je vais vous le démontrer.

PIERRE. — Je suis bien prêt à modifier toute manière de voir | qui n'est pas en accord avec les faits. Le don de raison n'a pas | été donné à l'homme pour déraisonner.

LE CURÉ. — Eh bien ! M. Pierre, voici les faits : Sollicité par | plusieurs de ses amis, cédant peut-être à une intervention qui | ne pouvait être récusée sans péril, le gouvernement fédéral | nomma le 21 mars, une Commission chargée de s'assurer, auprès | du gouvernement de Manitoba, de la possibilité d'obtenir une | législation satisfaisante pour la minorité catholique.

PIERRE. — Cette démarche — sauf la réserve que vous avez | faite tout à l'heure,— ne prête guère à la critique.


[p. 644]

LE CURÉ. — Quelques jours après, les premières instructions | furent modifiées, et pleins pouvoirs furent donnés à la Commis- | sion d'effectuer avec le gouvernement manitobain tout arrange- | ment quelconque, pourvu que cet arrangement fut accepté par | la minorité.

PIERRE. — Si je comprends bien, la minorité restait juge en | dernier ressort, elle était partie à l'arrangement, et rien ne devait | valoir sans son acquiescement.

LE CURÉ. — Vous avez parfaitement compris.

PIERRE. — Du moment qu'on ne voulait rien conclure sans | l'approbation de la minorité, je dois avouer franchement que | ces nouvelles instructions ne prêtent pas plus matière à critique | que les premières.

LE CURÉ. — Vous avez maintenant la preuve que cette démar- | che ne comportait nullement un manque de sincérité de la part | du gouvernement.

PIERRE. — Quel fut le résultat de ces négociations, M. le curé ?

LE CURÉ. — Il fut ce qu'il était facile de prévoir, absolument | nul. “ Le plan proposé, répondit le gouvernement libéral de | Manitoba, a pour objet d'établir un système d'écoles séparées | subventionnées par l'Etat. Cette proposition est inacceptable, | ainsi que toute autre reposant sur des principes analogues. ”

PIERRE. — Cette déclaration démontre que le gouvernement | fédéral reclamait [sic] des écoles séparées pour la minorité.

LE CURÉ. — C'est évident.

PIERRE. — Pensez-vous que la minorité eût accepté cet arran- | gement si les deux gouvernements fussent arrivés à une entente ?

LE CURÉ. — Je ne le crois pas. Dans tous les cas, elle n'a pas | eu à se prononcer puisque les négociations ont échoué.

PIERRE. — S'il y avait eu compromis entre les deux gouver- | nements, pouvait-il valoir quelque chose sans l'assentiment de | la minorité.

LE CURÉ. — Absolument rien, le gouvernement même de | Manitoba l'a admis en disant dans sa réponse: “ Tout règlement devra être sujet à l'assentiment d'une tierce | partie, et lors même qu'il recevra l'approbation unanime des | deux gouvernements, cette approbation ne vaudrait rien sans | l'approbation des représentants de la minorité. ”

PIERRE. — Ce principe admis, il s'ensuit donc que le com- | promis Laurier–Greenway, non seulement ne vaut rien en soi, |


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puisqu'il ne concède rien ; mais ne vaut rien pour défaut de | forme, puisque la minorité n'a pas été consultée, n'a pas donné | son consentement, et le répudie énergiquement.

LE CURÉ. — Je l'ai déjà écrit dans la Semaine Religieuse, [sic] il | n'est pas né viable.

PIERRE. — Ces explications, je l'avoue, ne permettent plus de | douter raisonnablement de la sincérité du gouvernement en | cette circonstance.

LE CURÉ. — Un mot maintenant de la valeur du Bill répa- | rateur, pour répondre au désir que vous m'avez exprimé tout à | l'heure.

PIERRE. — On a dit qu'il n'était pas parfait.

LE CURÉ. — Aucune œuvre humaine n'est parfaite. S'il n'é- | tait pas parfait, on aurait dû le perfectionner et non attenter | à sa vie.

PIERRE. — On a prétendu qu'il ne valait rien. On l'a qualifié | de Bill mystificateur.

LE CURÉ. — Et le mot a fait fortune.

PIERRE. — Les élections du 23 juin l'on prouvé.

LE CURÉ. — Aligner 112 clauses d'un Bill et les rédiger de | manière à ce qu'elles ne veulent rien dire, serait même une tâche | au-dessus des forces de Léo Taxil, le plus insigne mystificateur | qui ait jamais existé.

PIERRE. — Le qualificatif mystificateur conviendrait peut-être | mieux au compromis Laurier–Greenway ?

LE CURÉ. — Infiniment mieux. Sous ce rapport, c'est un vrai | petit chef-d'œuvre.

PIERRE. — A-t-on essayé de faire la preuve que le Bill ne | valait rien ?

LE CURÉ. — On a pas même tenté un commencement de | preuve.

PIERRE. — Dans ce cas, on peut se contenter de nier ce que | l'on affirme gratuitement.

LE CURÉ. — Sans doute, rigoureusement parlant.

PIERRE. — On a dit aussi qu'il ne rendait pas suffisamment | justice.

LE CURÉ. — C'est ainsi que l'iniquité se ment à elle-même, | car c'était admettre par là même qu'il rendait justice dans une | certaine mesure du moins.

PIERRE. — S'il ne valait rien, il est incompréhensible que les |


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protestants fanatiques se soient rués sur lui avec autant de rage; | si le compromis vaut quelque chose, il n'est pas moins incom- | préhensible qu'il ait trouvé grâce à leurs yeux.

LE CURÉ. — Les sectaires ont un instinct qui les trompe rare- | ment, soyez en sûr.

PIERRE. — J'ai déjà eu l'occasion de le remarquer. Leur saga- | cité se montre souvent supérieure à celle des catholiques.

LE CURÉ. — Tenez, M. Pierre, vous allez peser vous-même la | valeur du Bill réparateur. Mettez dans un des plateaux de la | balance les faits suivants : il a été préparé par le ministre de la | justice, il est calqué sur l'ancienne loi scolaire en vigueur au | Manitoba avant 1890, il est passablement indentique à la loi | scolaire de la province de Québec, il a été analysé et trouvé | satisfaisant par l'éminent avocat de la minorité catholique, | l'Episcopat l'a déclaré suffisant et praticable après un examen | sérieux, une foule de jurisconsultes et de personnes compétentes | se sont prononcées dans le même sens. Mettez dans l'autre plateau de la balance les anathèmes — | sans preuves justificatives — d'un certain nombre de politiciens | intéressés, dont la plupart n'étaient pas meilleurs juges que le | commun des mortels, et dites moi lequel des plateaux l'emporte | sur l'autre.

PIERRE. — S'il n'y a rien de plus à mettre dans le dernier | plateau, M. le curé, poser la question c'est la résoudre : l'inéga- | lité des deux plateaux crève véritablement les yeux.

LE CURÉ. — De ceux qui ne sont pas aveugles.

PIERRE. — Il est sans doute absurde de prétendre que le Bill | réparateur ne valait rien, mais il n'en est pas moins vrai qu'il | n'attribuait aucune somme d'argent pour le fonctionnement des | écoles catholiques.

LE CURÉ. — Le Parlement fédéral n'a aucune contrôle sur la | distribution des subsides de chaque province. Mais il pouvait | adopter une loi, affectant au soutien des écoles catholiques, une | part du revenu que donnent les terres qu'il a réservées au Mani- | toba pour les fins d'éducation. L'union des catholiques sur ce | point comme sur les autres, aurait assuré la passation de cette | loi que le gouvernement n'aurait certainement pas refusé de | présenter en temps et lieu.

PIERRE. — Contrairement à ce que je pensais, cette lacune | n'est pas irrémédiable.


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LE CURÉ. — Il ne faut pas oublier non plus que le Bill répa- | rateur donnait à la minorité catholique le droit de se cotiser pour | le soutien de ses écoles, et la libérait de l'obligation de payer | pour les écoles dont elle ne peut bénéficier en conscience.

PIERRE. — Il n'est donc pas exact de dire que le Bill n'amé- | liorait nullement la position des catholiques sous le rapport | pécuniaire.

LE CURÉ. — C'est évident, puisqu'il les exemptait de payer | pour le soutien des écoles protestantes.


5. SRQ (IX-42) 1897.06.12: 658-662

PIERRE. — La position prise par l'opposition sur cette Ques- | tion, est vraiment inexplicable, et je conçois moins que jamais le | vote des catholiques aux élections de juin 1896.

LE CURÉ. — Il est si facile de provoquer les malentendus et | d'embrouiller même ce qui est clair. Une mystification quelcon- | que peut toujours réussir, étant donné un degré proportionné | de mauvaise foi et d'hypocrisie.

PIERRE. — Les électeurs catholiques auraient pourtant dû se | méfier de ceux qui avaient une première fois méconnu la direc- | tion de l'Episcopat.

LE CURÉ. — C'est vrai ; mais ces députés prétendaient bel et | bien n'avoir méconnu la direction de l'autorité religieuse qu'en | apparence.

PIERRE. — On ne peut donc pas se soumettre et se soumettre | en même temps.

LE CURÉ. — Non pas ; mais on peut bien colorer un acte | d'insubordination, et c'est ce que l'on a fait. Nous voulons ce | que veut l'Episcopat, disaient au peuple les candidats libéraux, | — justice pleine et entière pour la minorité catholique — mais | nous différons sur la procédure. Les moyens sont chose secondaire, | pourvu qu'on arrive au même but. Nous aurions volontiers voté | pour le Bill réparateur, mais nous pouvons obtenir beaucoup | plus, tout obtenir, par la conciliation. Notre chef, canadien- | français et catholique comme nous tous, est le seul homme capa- | ble de règler [sic] la question scolaire à la satisfaction des parties | intéressées. D'ailleurs, ajoutaient-ils, voici une déclaration écrite | par laquelle je m'engage à voter, au Parlement, en faveur d'un | Bill approuvé par l'Episcopat, si la conciliation n'aboutit pas. | Pour résumer, ils promettaient même plus que les candidats | conservateurs.

PIERRE. — C'est justement pour cette raison qu'on aurait dû | se méfier. Les grands prometteurs sont généralement grands | blagueurs.

LE CURÉ. — M. Laurier tenait à peu près le même langage. | Vous l'avez entendu dire à Portneuf, le 20 mai : Je veux justice | complète. Qu'on me donne une majorité comme celle de Sir | Charles Tupper, et je règlerai la question à la satisfaction des | intéressés.


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PIERRE. — Oui, M. le curé, j'ai entendu les paroles que vous | venez de rappeler.

LE CURÉ. — Le lendemain, à Lévis, il disait: C'est moi qui, | en définitive, avec le concours d'hommes comme Sir Mowat, | rendrair justice entière à mes coreligionnaires de Manitoba. Il a | même dit à St-Roch de Québec, le 7 mai : Si la conciliation ne | réussit point, j'aurai à exercer ce recours constitutionnel que | fournit la loi, recours que j'exercerai complet et entier.

PIERRE. — Il oubliait donc s'être prononcé en Chambre contre | toute législation réparatrice.

LE CURÉ. — Je n'en sais rien ; mais il peut se faire que la | direction donnée par le mandement collectif de l'Episcopat de la | province de Québec lui ait fait modifier son attitude.

PIERRE. — Il aurait donc eu peur !

LE CURÉ. — Dans tous les cas, il opéra un mouvement de | recul.

PIERRE. — Momentané seulement, puisque la campagne finie | il reprenait la même position.

LE CURÉ. — Tout de même, ce qui est écrit, est écrit. Il est | donc évident que l'enterrement de la Question scolaire a été | empêchée par la lettre pastorale du 16 mai, faisant un devoir | aux catholiques de n'accorder leurs suffrages aux candidats qui | s'engageraient formellement et solonnellement [sic] à voter, au Par- | lement, en faveur d'une législation rendant à la minorité les | droits qui lui ont été reconnus par le Conseil Privé; [sic]

PIERRE. — Cette direction ne favorisait aucun parti.

LE CURÉ. — Tous les candidats pouvient en bénéficier en | l'acceptant, et c'est ce que la plupart on fait.

PIERRE. — Le reproche de partisannerie, proféré contre l'Epis- | copat, était donc souverainement injuste.

LE CURÉ. — D'autant plus qu'il ne faisait qu'accomplir un | devoir auquel il ne pouvait se soustraire.

PIERRE. — Il n'est pas sorti de son rôle, comme on l'a prétendu.

LE CURÉ. — Non, puisque la Question scolaire a un côté essen- | tiellement religieux.

PIERRE. — Tous les candidats ont donc promis justice com- | plète.

LE CURÉ. — C'est ce qui explique le résultat des élections de | juin 1896. Moins incrédule que S. Thomas, le peuple a cru sur | parole, et il a mis le parti libéral à même de remplir ses promes- |


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ses, en lui donnant une majorité qui le rend indépendant des | fanatiques.

PIERRE. — Sa tâche est d'autant plus facile qu'il peut comp- | ter, — on me l'a dit du moins, — sur le concours des conserva- | teurs.

LE CURÉ. — C'est parfaitement vrai. Sir Charles Tupper a | promis son concours à M. Laurier, si ce dernier veut régler la | difficulté scolaire.

PIERRE. — Le parti libéral n'a plus, puisqu'il en est ainsi, que | deux alternatives : rendre justice complète, comme il l'a promis, | soit par voie de conciliation, soit par une loi réparatrice.

LE CURÉ. — Le quart d'heure de Rabelais est arrivé pour lui. | Il doit tenir les promesses faites, sous peine de se déshonorer.

PIERRE. — Promettre et tenir, M. le curé, sont deux choses | bien différentes en pratique.

LE CURÉ. — Pour un homme d'honneur, M. Pierre, c'est une | seule et même chose, en pratique comme en théorie.

PIERRE. — Dans ce cas, les hommes d'honneur commencent | à se faire rares, ici comme ailleurs.

LE CURÉ. — Oui, malheureusement. La suite de cet entretien | va le démontrer.

PIERRE. — Quel a été le personnel de la Commission chargée | de régler la difficulté scolaire ?

LE CURÉ. — Cette Commission n'a jamais été nommée.

PIERRE. — Elle avait pourtant été promise, et longtemps prô- | née comme la seule planche de salut.

LE CURÉ. — C'est vrai ; mais les élections une fois faites, il | n'en a plus été question.

PIERRE. — J'avais bien raison de faire remarquer tout à l'heure | que, promettre et tenir sont deux choses bien différentes.

LE CURÉ. — Pendant les trois mois qui suivirent les élections, | on entendit un silence solennel et significatif sur la question | scolaire. La presse libérale — si belliqueuse jusqu'à ce moment | — devint muette comme une carpe, et la première fois qu'on y | fit allusion dans un discours public, ce fut pour dénoncer ceux | qu'on appelait les extrémistes, et pour déclarer qu'on ne réus- | sisait [sic] pas à contenter tout le monde.

PIERRE. — Ce langage n'avait rien de rassurant ; bien qu'on eût | promis à satiété de régler la difficulté à la satisfaction générale.

LE CURÉ. — Il était facile de comprendre déjà que les droits |


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de la minorité allaient être sacrifiés. En parlant ainsi, on voulait | tout simplement préparer l'opinion publique à la capitulation.

PIERRE. — On redoutait le choc en retour.

LE CURÉ. — En octobre, si je me rappelle bien, les deux gou- | vernements passèrent plusieur jours en conférence, et bâclè- | rent ce qu'on appelle l'arrangement Laurier–Greenway.

PIERRE. — Sait-on ce qui s'est passé dans cette conférence ?

LE CURÉ. — Le profane n'en saura jamais rien : car on a déjà | répondu à un curieux, que les négociations avaient été confiden- | tielles, et qu'aucun procès verbal n'avait été tenu.

PIERRE. — L'arrangement fut du moins rendu public immé- | diatement.

LE CURÉ. — Non, pas encore ; mais le ministre des Travaux | publics partit peu après pour Manitoba. [sic]

PIERRE. — En mission diplomatique, je suppose.

LE CURÉ. — Evidemment. veuillez ici, M. Pierre, ne pas mul- | tiplier les questions, et me laisser glisser rapidement sur les | incidents de ce voyage. L'arrangement ébauché à Ottawa fut | communiqué confidentiellement à l'archevêque de S. Boniface | et aux chefs de la majorité protestante. Ce qui se passa dans | ces entrevues, nous le saurons peut-être plus tard. Tout ce qu'il | est permis d'affirmer, c'est que les propositions trouvées inaccep- | tables par le premier furent agréés par les derniers. La mission | du ministre des Travaux publics se termina par un banquet | qui lui fut donné le 26 octobre, et que présida le fameux Martin | l'auteur de l'infâme loi de 1890. Ce dernier fit naturellement | l'éloge du ministre des Travaux publics, qui ne voulant pas res- | ter en reste de politesse, dit en substance : 1º que s'il eut été à | la place de Martin, Sifton et Greenway, il aurait fait comme | eux ; 2º que s'il était catholique, c'était purement un accident | de naissance ; 3º qu'il ne voyait pas comment l'enseignement de | la religion pendant une demi-heure par jour pouvait affecter la | fertilité du sol, et pourquoi les enfants catholiques et protestants | ne seraient pas élevés ensemble, puisqu'ils sont les enfants d'un | même pays.

PIERRE. — Ces incidents mettaient déjà en pleine lumière la | nature du compromis.

LE CURÉ. — Passons vite. Peu après, l'arrangement était défi- | nitivement bâclé, et dans le cours de novembre il était enfin | rendu public.


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PIERRE. — Quelle fut l'impression générale ?

LE CURÉ. — Une impression de profond désappointement, | surtout chez ceux qui avaient cru aux promesses solennelles | formulées.

PIERRE. — Et les autres ont pu dire, cette fois du moins : heu- | reux ceux qui n'ont pas cru !

LE CURÉ. — Immédiatement, la presse libérale — fidèle à la | consigne — entra en campagne, au chant de l'alleluia, pour mys- | tifier l'opinion publique. Le premier ministre ne manqua pas | une occasion de déclarer qu'il avait racheté sa promesse, il tenta | de le démontrer dans deux grandes assemblées qui furent con- | voquées peu après à Montréal et à Québec ; puis, il livra à la | publicité un Mémoire soigneusement élaboré. Mais cette tentative de mystification échoua piteusement. La | presse catholique démontra que le compromis n'était qu'un | trompe-l'œil ; un de nos polémistes les plus distingués n'eût qu'à | le piquer du bout de sa plume pour montrer qu'il ne contenait | que du vent, et apràs avoir passé au crible les discours et le | Mémoire, il fit constater aux moins perspicaces qu'il ne restait | rien qu'un alignement de phrases aussi creuses que sonores.

PIERRE. — Ces réponses ont-elles été mises en brochure ?

LE CURÉ. — Sans doute ; et je vous conseille fortement de les | lire.


5. SRQ (IX-45) 1897.07.03: 709-710

PIERRE. — Je m'en ferai un devoir.

LE CURÉ. — Peu après, les évêques de la province de Québec | condamnèrent tout à tour le fameux compromis, demandèrent à | leur clergé une souscription en faveur des écoles catholiques, | et l'archevêque de St-Boniface, avec l'approbation du S. Siège, | fonda l'œuvre du Denier des écoles de Manitoba. Alors la presse | libérale abandonna sa première position.

PIERRE. — En présence de ces faits, il ne restait plus à la | députation de Québec qu'à faire honneur à ses promesses solen- | nelles.

LE CURÉ. — Encore une fois, promettre et tenir sont deux | choses bien différentes, on recula mais on refusa de se rendre.

PIERRE. — Sous quels prétextes, en bonne vérité.

LE CURÉ. — On prétendit que le Conseil privé n'ordonnait | pas le rétablissement des écoles catholiques, qu'une loi fédérale | serait inconstitutionelle, qu'il était difficile, impossible même | de faire ce qu'on avait dit être si facile avant le 23 juin 1896 [sic] | on agita le spectre d'une guerre religieuse. Le compromis, | disait-on ne rend pas justice complète il est vrai — après avoir | soutenu le contraire — mais il est du moins un commencement | de réparation. Plus tard, ajoutait-on, on réussira peut-être à | obtenir de nouvelles concessions, pendant que d'autres décla- | raient que la question était définitivement réglée. On dénonça |


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l'Episcopat ainsi que le clergé, et on décida de tout faire pour | gagner du temps.

PIERRE. — Je comprends. On aurait peut-être désiré faire hon- | neur aux engagements pris, mais sans s'exposer à perdre le pouvoir.

LE CURÉ. — C'est assez probable. A partir de ce moment, la | Question scolaire entra dans une nouvelle phase qui n'est pas | encore terminée. C'est pourquoi, M. Pierre, je vous demande la | permission de suspendre notre conversation sur ce sujet, pour | le moment du moins. Si Dieu nous prête vie, nous la reprendrons | plus tard, et nous raconterons la résurrection ou l'enterrement | de cette cause sacrée.

Fin